À table : Servir l’abondance locale de Haida Gwaii

Une entrevue de Nourrir la santé avec Shelly Crack, du Haida Gwaii Hospital and Health Center et Jenny Cross, détentrice du savoir traditionnel haïda

Shelly Crack, innovatrice de Nourrir la santé, est diététiste au Northern Health à Haida Gwaii depuis 12 ans. En collaboration avec Jenny Cross, éducatrice du développement de la petite enfance en milieu autochtone et détentrice du savoir traditionnel haïda à Skidegate à Haida Gwaii, Shelly cherche des moyens d’intégrer des aliments locaux et traditionnels dans les menus des hôpitaux en vue de favoriser le bien-être environnemental, économique et culturel.

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  Shelly Crack, du Haida Gwaii Hospital and Health Center et Jenny Cross, détentrice du savoir traditionnel haïda

Shelly Crack, du Haida Gwaii Hospital and Health Center et Jenny Cross, détentrice du savoir traditionnel haïda

 

Pouvez-vous me parler de votre bagage et de ce que vous espérez réaliser dans le cadre de Nourrir la santé?

Shelly : Je m’appelle Shelly Crack et je suis diététiste communautaire ici depuis 12 ans. Dans les cinq dernières années, j’ai fait beaucoup de travail en vue d’introduire des aliments locaux et traditionnels dans les écoles et d’autres établissements. J’ai fait une demande à Nourrir la santé dans l’espoir de créer un menu d’hôpital qui reflète les aliments de Haida Gwaii, en utilisant plus d’aliments traditionnels que l’on trouve en abondance ici, et en préparant des recettes traditionnelles.

Jenny : Je suis éducatrice de la petite enfance et je travaille dans une garderie qui offre un programme alimentaire autochtone. Parce que cet établissement de service n’est pas soumis à un permis, nous avons le droit de servir nos mets traditionnels à des familles haïda et non haïda. Nous travaillons aussi avec une Aînée haïda, tante Jackie, qui a 92 ans et qui se joint à nos excursions de récolte pendant lesquelles nos rendons visite aux collectivités des environs. Le peuple haïda vit au rythme des saisons et nous enseignons à nos familles comment récolter, préparer et conserver plusieurs de nos aliments. Il y a beaucoup de diabète dans la collectivité haïda depuis que les gens sont passés aux aliments vendus à l’épicerie, alors nous tentons d’offrir des aliments traditionnels pour que la prochaine génération reste fidèle aux traditions alimentaires.

 

Qu’est-ce qui rend Haida Gwaii unique et différent par rapport au reste du Canada?

Jenny : « Quand la marée est basse, on passe à table. » Nous avons de l’air et de l’eau propres, et ma maison est juste au bord de l’océan. À marée basse, on peut marcher sur la grève et récolter des crabes dormeurs du Pacifique, trouver des coques et des couteaux en creusant et récolter des poulpes. On peut cueillir beaucoup d’aliments traditionnels dans la nature – des bleuets, des framboises sauvages – et il y a du chevreuil en abondance. L’avantage de vivre sur une petite île comme Haida Gwaii, c’est que tout le monde s’occupe des autres et se réunit souvent; les Haïdas et les non-Haïdas se rassemblent et se soutiennent. Il y a un groupe d’Aînés qui préserve la langue haïda afin qu’on l’enseigne dans toutes les écoles de Haida Gwaii pour transmettre les récits aux générations futures.

 

Pourquoi est-ce si important pour vos patients et pour la collectivité d’avoir des aliments locaux et des aliments traditionnels sur le menu de l’hôpital?

Selon un vieil adage, « nos aliments sont nos remèdes » . C’est un Aîné haïda qui l’a dit à l’origine, mais tout le monde le cite maintenant.

Jenny : Dans les années 1970, nos établissements servaient des aliments traditionnels et les pêcheurs apportaient du flétan et du saumon frais dans les hôpitaux. À l’époque, ma tante a fait la cuisine pendant 20 ans à l’hôpital et on servait des produits locaux de la mer. Je ne sais pas quand tout ça a changé et qu’ils sont devenus si stricts sur ce qu’on sert. Je pense qu’il faut faire marche arrière. Quand nos Aînés sont hospitalisés, ils se sentent seuls et le fait qu’on leur serve des mets auxquels ils ne sont pas habitués accentue leur sentiment de solitude. Les aliments traditionnels nourrissent l’âme. Vous faites miam, miam en mangeant, parce que ça nourrit aussi l’esprit et que ça donne des forces.

Shelly : Une femme de ma connaissance a eu son premier bébé à l’hôpital et on a préparé pour elle des petits fruits et du saumon frais. Elle a dit que c’était exactement ce dont elle avait besoin pour s’occuper d’un bébé naissant. À son deuxième bébé, on lui a servi des mets transformés et elle a été incapable de manger. Nous voyons les familles apporter de la nourriture à leurs proches et nous voulons qu’ils continuent à le faire. Mais nous voulons aussi servir des mets que les gens considèrent comme de la nourriture qui guérit.

Jenny : Selon un vieil adage, « nos aliments sont nos remèdes » . C’est un Aîné haïda qui l’a dit à l’origine, mais tout le monde le cite maintenant.

Shelly : On ajoute une valeur à la collectivité et on appuie l’économie locale en achetant des fruits sauvages aux gens de la place qui font la récolte et la cueillette. Même si la vie à Haida Gwaii semble idyllique, il y a aussi de la pauvreté et des problèmes de santé ici. Alors, donner au suivant, ça veut dire financer les postes qui appuient la récolte dans la nature et donner du travail important à la collectivité. La pauvreté et le chômage sont moins problématiques avec un système alimentaire local solide. Les chasseurs, les agriculteurs et les cueilleurs locaux en profitent, parce que nos achats valorisent leurs heures de travail. Il y a un effet domino : les gens d’ici récoltent les aliments, les transforment, les distribuent sur l’île et les cuisinent. Tout ça forme la trame d’un mode de vie sain pour nous et pour la collectivité.

 

Quels sont les principaux obstacles et les principales difficultés qui empêchent de servir des aliments produits localement de manière durable à Haida Gwaii?

Shelly : Je pense que la plupart des établissements comme les hôpitaux et les écoles doivent suivre les protocoles liés aux permis gouvernementaux, et ça complique l’approvisionnement en aliments locaux et traditionnels. Les lois doivent soutenir les aliments produits à la ferme, mais quand ils viennent de la nature, les établissements ont peur des risques potentiels. Une autre difficulté, c’est le coût relatif des aliments locaux et leur accessibilité. Jenny a décrit l’abondance d’aliments sur l’île. Sa vie est axée sur la cueillette, mais les hôpitaux ne sont pas équipés pour s’approvisionner à ce genre de sources, alors ça finit par revenir plus cher. Si on compare le coût des produits de la ferme à celui d’une carotte ou de produits de la mer locaux, on ne peut pas gagner sur la seule base du prix. Mais il y a une infrastructure en place; par exemple, nous avons deux usines de transformation du poisson et une de transformation du chevreuil, détenues et exploitées par des Haïdas. Il faut travailler avec les agents de santé environnementale et les autorités des Premières nations pour obtenir l’autorisation et créer des points de contrôle dans le processus en vue de servir du gibier local.

 

Quelles sont les possibilités prometteuses avec les récolteurs – pêcheurs, cueilleurs, chasseurs, etc. – et les agriculteurs locaux?

Selon un adage haïda, « Tout dépend de tout le reste ». Notre écosystème, l’océan, tout, y compris les ours, contribue à aider la terre. Ça fait partie de la loi des Haïdas

Jenny : Selon un adage haïda, « Tout dépend de tout le reste ». Notre écosystème, l’océan, tout, y compris les ours, contribue à aider la terre. Ça fait partie de la loi des Haïdas.

Shelly : Il y a un impact sur l’économie et sur la santé, mais vraiment, c’est aussi un moyen de prendre soin du territoire. Nous nous inquiétons des impacts environnementaux de l’agriculture industrielle et nous voulons nourrir cette île et en prendre soin.

 

Quel serait le résultat idéal de votre travail avec Nourrir la santé?

Shelly : Dans mon monde idéal, les endroits où l’on sert régulièrement de la nourriture à Haida Gwaii offriraient des produits saisonniers qui reflètent les aliments locaux de l’île. Nous voulons que les patients reçoivent des aliments du terroir qui reflètent ce qu’ils sont et ce à quoi ils sont habitués. Nous voulons montrer que c’est possible; nous pouvons servir des aliments locaux produits de manière durable tout en préservant la salubrité et la rentabilité. Il y a une valeur à le faire.

Jenny : La terre et les eaux devraient être nos tablettes d’épicerie sauvages. Avec les aliments transformés dans les hôpitaux, on ne sait pas vraiment ce qu’on mange. Quand on a la chance d’avoir un système qui permet d’aller à l’épicerie sauvage de la terre et de l’océan, on a le devoir de prendre soin de l’océan et de la terre. Quand nous recueillons nos aliments traditionnels dans la nature, nous prenons toujours soin de dire merci. Si nous ne disons pas merci, il se peut que ça disparaisse. Quand nous tuons un chevreuil, nous offrons une prière d’action de grâces; quand nous cueillons des fruits sauvages, nous remercions les plantes d’être si abondantes et de fournir des aliments pour l’avenir. Nous ne récoltons pas de manière excessive et nous prenons seulement ce dont nous avons besoin à ce moment-là. C’est pour ça que nous sommes si véhéments au sujet de la protection de nos eaux. Si vous détruisez l’océan, vous détruisez ce que nous sommes.